L'art et la matière

 « Scrivo de la materia che mi ha scritto ». Elle aurait pu s'appeler Gaia, ou Castalia. Mais d'autres, dans les Landes, en Espagne, en Italie, avaient déjà eu l'idée. C'est finalement à la lecture de ces mots de l'écrivain napolitain Erri De Luca que le nom de la jeune maison d'édition bastiaise s'est imposé, avec la force de l'évidence : "Materia Scritta".
À l'origine du projet, trois hommes et une femme, venus d'horizons divers, mais unis par une amitié de longue date et la même passion des livres : l'universitaire Anne Meistersheim, le sociologue François de Negroni, René Caumer, l'homme derrière le festival du Jazz de Calvi et Michel Biggi, chargé de mission à la Collectivité territoriale de Corse. Certains ont écrit et publié. Tous ont, par le passé, côtoyé de près le monde des livres. Et après avoir caressé un temps le projet de créer une revue littéraire, ils décident à la fin de l'année 2004 de traverser le miroir et de se lancer dans l'aventure de l'édition.
Un pari délicat, alors que la concurrence pullule et qu'on ne compte plus, noyés dans le flot de la production insulaire, les ouvrages qui prennent la poussière sur les rayonnages des librairies de l'île. L'éditeur est bien conscient qu'il va lui falloir faire ses preuves. « Loin de nous l'idée de vouloir donner des leçons à ceux qui sont là depuis longtemps. Plutôt que de concurrence, il faut parler de complémentarité. Et puis il n'y a jamais assez de gens pour défendre la littérature », confirme Anne Meistersheim.
Pour Materia Scritta, la défense de la littérature passe vraisemblablement par celle des auteurs : « L'éditeur doit avoir avec eux une relation privilégiée. On voit trop souvent des éditeurs-boîtes aux lettres qui se contentent de transmettre un manuscrit à un imprimeur, sans jamais intervenir. Nous devons au contraire suivre le développement de l'oeuvre, de sa conception à sa sortie en librairie, en apportant tout le soutien nécessaire à l'écrivain, mais aussi un regard extérieur sur son travail ». En conséquence, parce qu'elle ne veut pas « faire du chiffre » et « abandonner ses auteurs », la maison d'édition promet qu'elle ne publiera pas plus de six à huit livres par an.
Et les critères de sélection sont redoutables. Les quatre nouveaux mousquetaires de l'édition insulaire le jurent, seule la qualité préside à leur choix, peu importe le genre abordé. Bien sûr, il faut correspondre à la ligne éditoriale de Materia Scritta qui se veut une fenêtre littéraire ouverte sur la Corse, les îles, et la Méditerranée. Ensuite, mieux vaut exercer son talent dans les « sciences humaines » que dans le polar ou la littérature enfantine. « Ça, on ne sait pas faire », sourit Anne Meistersheim. Enfin, pas question de « sortir le énième livre de photos, le énième guide touristique ».
Et puis, il faut passer l'épreuve du comité de lecture, composé des quatre fondateurs. Seuls sont publiés les ouvrages ayant recueilli l'unanimité. « Si l'un de nous est contre, on écarte ».
Au mois de décembre dernier, un an à peine après sa création, les deux premiers livres estampillés Materia Scritta sortaient des presses, illustrant l'exigence et l'éclectisme de la maison d'édition : "Lettre à Pascal Paoli de Frédéric de Neuhoff", véritable petit événement historique, et "Silencieuse ritournelle en Corse", récit de la philosophe Jeannette Colombel. Deux ouvrages qui frappent également par leur aspect soigné, leur graphisme sobre, épuré, l'évidente attention apportée à la forme autant qu'au fond. « Nous voulons que nos collections soient reconnaissables sur une table de libraire, que nos ouvrages soient également de beaux objets. Tout est bon pour rendre le livre attractif, accessible, pour le faire aimer, à l'époque de l'image et de l'immédiat. Papier, format, caractères, couleurs, le moindre petit détail est patiemment étudié ».
Un parti pris osé pour la toute jeune société : « Bien sûr, ce souci de qualité a un prix élevé. C'est un choix de notre part. Nous y croyons mais peut-être sommes-nous dans l'erreur... L'aventure continuera tant que les gens achèteront nos livres ». 

Sébastien Bonifay

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